Tag Archives: managers

Des techniques de management depuis l’esclavagisme au 18 ème aux Amériques

Caitlin C. Rosenthal n’avait pas l’intention d’écrire un livre sur l’esclavage . Elle avait entrepris de s’attaquer à quelque chose de beaucoup plus banal : l’histoire des pratiques commerciales dans le monde des affaires. Mais quand elle a commencé ses recherches sur les livres de comptes du milieu des années 1800, une période de développement économique importante,suivant la montée de l’industrialisation  aux Etats-Unis , C Rosenthal a trébuché sur des découvertes surprenantes, et  développé  le chapître  sous un jour nouveau .

C Rosenthal , nouvellement introduite au Département de la Recherche à Harvard,  découvrit que les propriétaires dans les plantations du sud , avaient  conservé dans des dossiers complexes et méticuleux, les enregistrements  de la productivité de leurs esclaves et un suivi scrupuleux de leurs profits ;  ils utilisèrent souvent des méthodes encore plus sophistiquées que  les industriels du Nord.  Dans ces pratiques  de propriétaires d’esclaves , on trouve des méthodes incitatives pour obtenir plus de productivité   ( dans ce cas, de les amener à ramasser plus de coton ) et de la dépréciation de leur valeur au fil des ans ; on retrouve ces méthodes  largement utilisées dans la gestion des affaires d’aujourd’hui.

    « Combien plus devons-nous réfléchir à notre responsabilité envers les gens? « 

Image ci dessous : ces comptes et une lettre, détaillent une transaction commerciale, concernant des esclaves et  diverses fournitures .

Ces documents émanent de la  collection Peace dale Manufacturing Co   et archivés à la Harvard Business School .

Ils  illustrent  de façon éclairante des faits et des pratiques  usitées pour le commerce des esclaves

Détail d'une transaction commerciale
Détail d’une transaction commercial

C Rosenthal, bien que fascinée par ses découvertes,   conçut  certains doutes dans son esprit. Elle ne souhaitait pas être perçue comme disant quelque chose de positif au sujet de l’esclavage. Au contraire , elle voit sa recherche comme une critique du capitalisme qui pourrait élargir la compréhension de certaines  pratiques  dans le  monde des affaires d’aujourd’hui.

Le travail s’inscrit dans le cadre de son projet de livre en cours,  » De l’esclavage aux théories  du Management moderne. Capitalism & Control en  Amérique , pendant la période 1754-1911 »

 L’évolution du management moderne, est généralement associée à l’idée de bon sens, appuyé par l’expérience,  et beaucoup d’ingéniosité  qui jalonnent  « une épopée   glorieuse  des inventions,  partant des métiers à tisser à l’ordinateur », dit Rosenthal . Mais la réalité  historique est  plus confuse que cela.  Le capitalisme n’est pas seulement défini à partir du marché libre, il a été édifié sur ​​le dos des esclaves , ce qui dément littéralement le concept de  liberté .

«Le cadre de la question posée  dépasse donc le propos initial : il pose la légitimité  et la finalité des pratiques  de management aujourd’hui, si elles n’ont pas varié depuis  la période de l’esclavage et interroge nos convictions :  comment faire montre de plus de prudence ? Comment penser  notre responsabilité envers  les gens? « 

Scinder le concept de possession de patrimoine, et exploitation  du capital

Selon C Rosenthal, l’histoire de la tenue des registres détaillés sur les plantations remonte au moins  aux  années 1750 en Jamaïque et à la Barbade . Lorsque les riches propriétaires d’ esclaves  dans les Antilles ont commencé à  déserter leurs plantations, et gérer à distance en confiant  à d’autres, la charge d’exploiter  au jour le jour leurs plantations ; ils ont demandé des rapports réguliers sur la façon dont leurs entreprises se portaient . Certains historiens voient cette   désaffection du terrain, par  les propriétaires comme un signe d’affaiblissement à l’origine du déclin ;  mais c’est aussi un des premiers cas, où on scinde  le concept de propriétaire récoltant, et le concept d’exploitation d’un capital,  dit Rosenthal – un tournant  important dans l’histoire du capitalisme .Si les propriétaires d’esclaves ont pu recueillir tant de données sur leurs effectifs,  c’est que contrairement à d’autres propriétaires d’entreprises,  ils avaient le contrôle complet de leurs travailleurs captifs du système. Ils n’avaient pas à se soucier du turn over,  ou du recrutement de nouveaux travailleurs ;  et  ainsi, ils pouvaient expérimenter différentes tactiques : le  changement de configuration des équipes,  exigeant des niveaux plus élevés de production, allant  même surveiller ce que les esclaves  mangeaient, combien de temps les nouvelles mères allaitaient leurs bébés. Et les esclaves n’avaient aucun recours .

  » Si vous aviez essayé de le faire avec un ouvrier du Nord », dit C Rosenthal,  » ils  auraient simplement déserté leur poste. « 

 L’adoption généralisée de ces techniques de comptabilité est en partie due à un planteur Mississippi et expert-comptable appelé  Thomas Affleck , qui a développé des livres de comptes pour les propriétaires de plantations et permis des calculs sophistiqués pour  mesurer la productivité de manière standardisée .

 Ces tableaux de bord ( présentation des informations )  ont  permis aux planteurs de déterminer jusqu’où et dans quelles mesure, ils pouvaient  pousser leurs travailleurs , de façon à en tirer le meilleur profit.  En Utilisant  les livres de compte, les propriétaires d’esclaves pouvaient voir combien de kilos de coton chaque esclave cueillait, et  comparer avec les  données des précédentes années ; sur base de ces moyennes statistiques, ils  déterminaient des exigences minimales en matière de cueillette.

 Les extensions qui s’ensuivirent

Cela a conduit les propriétaires à expérimenter des façons d’augmenter le rythme de travail, explique  C Rosenthal , comme la tenue des concours avec de petits prix en monnaie sonnante, pour ceux qui avaient cueilli  le plus de coton ;  et à partir de ces performances reconnues, ils établirent des seuils  minima, et des objectifs . Des récits d’esclaves rapportent également comment on utilisait ces chiffres, pour  graduer des punitions : par exemple ,  le nombre de coups de fouet à infliger aux récalcitrants. Des plans d’incitation similaires réapparurent  dans les usines du début du XXe siècle : les gestionnaires   promettaient  des récompenses en espèces , si leurs travailleurs atteignaient  certains niveaux de production .

 Les Planteurs  ont également utilisé des  techniques d’incitation de groupe pour encourager l’honnêteté : on  distribuait  un baril de maïs à chaque équipe, avec une contre partie dissuasive ;  si quelque chose avait  été dérobé à la ferme et que le voleur ne se présente pas, le double de la valeur de ce maïs serait déduit en parts individuelles,  au moment  des récompenses de Noël. Le régime de pénalités collectives serait plus tard adopté par des vendeurs et des sociétés comme la société des machines à coudre  Singer,  pour  encourager les travailleurs à  se gendarmer entre eux.

 C Rosenthal explique qu ‘on remonte  généralement à l’ère du développement des chemins de fer, pour  voir l’apparition de normes mesurables à partir d’unités de production : par exemple  on a pu établir le coût de la tonne « par mille » ( pose des rails ) . Mais la logique  d’unité de production, existait  déjà au 19 ème siècle, qui par exemple permettait aux planteurs de déterminer la valeur d’un esclave : suivant son âge, il était évalué au nombre de balles de coton produites ; ce calcul avait été affiné en comparant la production  en nombre de balles de coton produites par un groupe d’ individus  , à d’autres groupes identiques dans d’autres plantations : ainsi un mâle en bonne santé de 30 ans environ , était évalué comme un travailleur valant une part, cependant qu’un enfant ne comptait que pour une demi part. et un vieil esclave  comptait pour ¾ d’une part. Ainsi en additionnant  le nombre de parts disponibles dans une ferme,  les propriétaires et les surveillants , pouvaient  comparer leurs résultats chiffrés .

 On pense également que le concept  d’amortissement a été initié par les propriétaires des chemins de fer, lorsqu’ils commencèrent à répercuter  sur leurs prix de revient, les coûts induits  par l’exploitation  de leurs trains au fil du temps .  Mais C Rosenthal fait remarquer que les propriétaires d’esclaves faisaient cela avant. À partir de la fin des années 1840 , les livres comptables de Thomas Affleck  donnaient instruction aux planteurs, d’enregistrer  la dépréciation,  et  la comptabiliser dans leur bilan annuel. En 1861, par exemple, un autre planteur du Mississippi évaluait son contremaître Hercules, âgé de 48 ans,  à 500 $; enregistré la valeur de Middleton, un  jeune homme de 26 ans exceptionnellement productif, sur le terrain , à 1.500 $ , et a apprécié un certain  George Washington âgé de 9 mois à 150 $. A la fin de l’année, il a répété ce processus , en ajustant les variables suivant les prix du marché , les coûts de santé, et  intégrait les différences constatées dans le bilan final.

 Ces livres de comptes ont contribué à réduire les esclaves à un « capital humain » commente C Rosenthal,  permettant aux propriétaires non exploitants et détachés  de la gestion au jour le jour, de considérer leurs esclaves comme des actifs , comme des unités  de production interchangeables, consignées dans le grand livre,  plutôt que comme des personnes .

C Rosenthal est consciente que ce qu’elle avait commencé comme un simple inventaire historique des pratiques de business,  pourrait devenir très controversé , certains interprétant à tort sa recherche comme une sorte de justification de l’esclavage.  Son intention est plutôt d’éclairer l’héritage complexe du monde des affaires,  et d’informer les entreprises et le management en général, de la difficulté à défendre des pratiques encore usitées aujourd’hui,  au jour le jour,  en réfléchissant  l’origine de certaines d’entre elles.

 «Je me suis emparée du sujet en suivant mes sources », dit Rosenthal . «Je n’imaginais pas entrer dans un champ de mines. »

Nota : article de  Katie Johnston – traduit de la newsletter  à l’adresse http://hbswk.hbs.edu/item/7182.html

Pour les anglicistes, les commentaires nombreux sur le site sont autant de réflexions à intégrer dans le contexte des intervenants.

vos commentaires vivement appréciés

vos commentaires vivement appréciés

Publicités